Apostrophe aux contemporains de ma mort

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# 28/05/2011 à 14:12 Parla (site web)
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Apostrophe aux contemporains de ma mort
I.S.B.N.: 978-2-87459-513-4
(Troisième partie, pages 208 à 210.)
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L'appel des sirènes.


[À Paris, tous les premiers mercredis du mois, à midi – autrefois, c'était le jeudi –, on essaye les sirènes. Ce que les vivants ne savent pas, c'est que ces sirènes appellent les morts pour les faire monter dans la barque à Charon. Pour le narrateur, qui rêve sa mort, ce sera un bateau-mouche sur lequel, enfant, il avait fait une partie de plaisir … Le passage ci-dessous est consacré à la description du bruit de ces sirènes.]

Nous étions un jeudi. Il fut midi. Alors, comme tous les premiers jeudis du mois à midi, une sirène, derrière l'horizon des toits, commença de répandre sur Paris son mugissement grandissant. Puis une deuxième, qui continua de s'élever tandis que la première retombait de ses vibrations les plus hautes ; bientôt celle-ci reprit son ascension, tandis que celle-là, au contraire, se faisait rémisse. Enfin, ce croisement se répétant, une troisième sirène entra en danse. Le mêlement des strideurs qui remontaient vers les aigus avec celles qui redescendaient dans les graves imposait que c'était un moyen qu'on variait pour mieux s'assurer d'un but, une ruse pour que toute l'étendue de l'ouïe fût intéressée, un procédé pour qu'il n'y eût pas de certains murs qui étouffassent le ululement, pour qu'il traversât tous les matériaux, pour qu'il se répercutât dans les cours d'immeuble en un remous rugissant. Le son envahissait sans atténuation sous les combles en montant par l'espace entre les chevrons au-dessus des sablières, inondait les escaliers, faisait irruption dans les cuisines et les salles de bains par les prises d'air ouvertes sur les façades, se transmettait par l'intermédiaire des vitres frémissantes, dévalait par les soupiraux dans les caves, se déversait par les regards d'égout jusque chez les rats qui, alarmés, se rassemblaient en bandes inquiètes trottinant au hasard sur les banquettes des grands collecteurs.

Pas une créature vivante qui n'en fût atteinte. Des chats se coulaient où ils pouvaient. Quelques pigeons s'essoraient, battant l'air retentissant ; incapables de se dérober au vrombissement obsesseur, ils se posaient bientôt. Parmi les chiens interdits, certains relevaient la tête et poussaient un long aboi lamentateur.

Pas un homme qui n'en éprouvât l'appel dans son être. Et parce que l'oreille était pleine, l'œil s'abusait à ressentir que tremblaient de ce bruit les feuillages ; qu'à la surface de la Seine, l'onde s'en trouvait ridée.

Près de moi, les gens regardaient vers le ciel, comme s'ils étaient pris dans l'effet d'un météore observable. Une petite fille se bouchait les oreilles en grimaçant.

La dernière sirène débraya, entamant le vol plané qui allait la faire descendre jusqu'au silence. Quand elle fut au plus bas, on demeura un instant suspendu dans le doute si le cri exténué avait encore une réalité pour l'oreille, ou si l'on était sous le coup d'un reste d'assourdissement.

Enfin fendit l'air une fée fugace filant en tous sens parmi les hommes et les bêtes, dispensant à la ronde le coup de baguette qui délivra chacun du charme qui avait immobilisé tout le monde. On renoua les conversations interrompues, on reprit le geste discontinué de ce qu'on était à faire.

Jamais je n'avais éprouvé la sirène du jeudi comme en ce jour. Ce ne fut plus un avertissement ; elle m'avait évoqué, elle m'avait pénétré intensément, elle m'avait investi intimement. Elle m'avait réclamé, elle m'avait possédé. Après qu'elle se fut tue, j'eus l'impression de me retrouver dans une réalité invisiblement changée.
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