interview de H.Launette, éditeur des confessions de JJ ROUSSEAU

H. LAUNETTE : Confessions d’un éditeur.

par E-R F-V, envoyée spéciale à Ermenonville.

 

À l’affiche du premier Festival de théâtre d’adaptation de textes autobiographiques d’Ermenonville un spectacle varié allant des Confessions ou des Mémoires d’outre-tombe au célèbre Les mots, passant par L’enfant, À la recherche du Temps perdu ou encore Le journal d’Anne Franck.

Lors de l’inauguration du Festival nous avons pu voir défiler nombre d’auteurs contemporains accompagnés de leurs éditeurs qui s’expliquaient sur leurs choix éditoriaux. Hélas ! Beaucoup d’absents aussi à ce rendez-vous car la plupart d’auteurs au programme ne sont plus de ce monde, exception faite de Rousseau dont la présence spirituelle planait sur toutes les scènes car personne ne pouvait faire mine d’ignorer son tombeau dans l’îlot du parc qui porte son nom à Ermenonville où se tient justement ce festival.

Vous l’aurez compris, ce premier festival ne manque pas d’originalité : même les auteurs morts semblent présents ! C’est pourquoi l’entrevue que notre journal a choisi de vous présenter, dans le cadre de ce grand Festival, tente aussi de sortir de l’ordinaire en rendant présents les absents.

Pour vous, lecteurs fidèles, H. Launette, premier éditeur des Confessions de Jean-Jacques Rousseau se livre à notre journal dans cette entrevue exclusive : voici les confessions de l’éditeur des Confessions.

 

Question: Monsieur Launette, c’est un grand honneur pour notre journal de pouvoir vous rencontrer aujourd’hui dans le cadre de ce magnifique Festival. Vous avez publié de façon posthume entre 1781 et 1788 le texte autobiographique de Rousseau, Les Confessions comme son nom l’indique est bien un texte autobiographique basé sur la sincérité de son auteur. Mais ne peut-on pas douter de sa sincérité ?

 

Réponse de M. H.Launette : Si vous le voulez bien, je vais vous rappeler l’incipit des Confessions et vous pourrez constater que tout y laisse supposer que Rousseau est on ne peut plus sincère : « Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme ce sera moi. »

On peut aussi constater cette sincérité lorsque l’écrivain nous avoue dans le livre 3 ses difficultés à écrire. Connaissez-vous beaucoup d’écrivains qui accepteraient de faire cet aveu ?

 

Q : Sans doute,  mais si Rousseau a tellement de peine à choisir ses idées afin de se montrer tel qu’il est, nous pourrions aussi bien penser qu’il invente ou qu’il ne nous dit pas tout. D’ailleurs, sa comparaison avec l’opéra dans le livre 3 n’assimile-t-elle pas Les Confessions à une œuvre de fiction ?

R : Vous auriez aussi pu citer Les rêveries d’un promeneur solitaire où Rousseau déclare « Le connais-toi toi-même n’est pas une maxime si facile à suivre que je l’avais cru dans Les Confessions. »

Il est possible que la vérité soit légèrement déformée mais de toutes façons cela ne change en rien la qualité de l’œuvre littéraire. Or, mon choix d’éditeur est d’abord un choix littéraire, n’est-ce pas ?

 

Q : Étant donné que pendant que Rousseau écrivait Les Confessions, l’auteur était confronté à nombre d’accusations, nous pensons notamment au pamphlet de Voltaire, Le sentiment des citoyens, et que nous avons l’impression qu’il tentait de se justifier par rapport à celles-ci, ne croyez-vous pas que le titre « Les Justifications » aurait été plus juste que Les Confessions ?

 

R : Il me semble que cinq livres pour se justifier constituent une réponse un peu excessive à quelques accusations futiles. Par ailleurs, le pamphlet de Voltaire au départ était anonyme donc lâche. C’est sans importance au bout du compte car il est peu probable que l’auteur de L’Émile n’ait écrit cette œuvre que pour se justifier. Il ne faut tout de même pas oublier qu’il s’agit de l’œuvre d’un homme conscient que sa fin est proche, il est donc tout à fait normal qu’il éprouve le besoin de faire le bilan de sa vie. Il expose ce qui peut être considéré comme ses fautes et explique ce qui l’a poussé à agir de la sorte. Il se confesse afin de tenter de se comprendre lui d’abord et ensuite de faire comprendre la complexité de l’âme humaine à tous ses lecteurs. Les Confessions me paraît donc un titre tout à fait adéquat, celui que vous proposez par contre me paraît bien ironique. Ce sont les confessions de cet être qui importent. Jamais auparavant personne n'avait entrepris un livre aussi original. Rousseau est le créateur du genre autobiographique!

Q : Pourquoi la vie d’un homme particulier, c’est à dire, justement son autobiographie, dans ce cas Rousseau, peut être intéressant pour l’ensemble des lecteurs ?

  

R : La vie d’un intellectuel tel que Rousseau en soi est intéressante, non seulement pour les événements qui ont pu s’y produire qui sont intéressants d’un point de vue historique et sociologique, mais encore pour la manière dont l’auteur lui-même les raconte, le point de vue de la littérature donc. De plus, l’interdiction de plusieurs de ses œuvres nous montrent qu’il savait poser les questions pertinentes, les questions qui dérangeaient la société, c’est sans doute cette qualité qui fait de Rousseau l’un des auteurs les plus importants parmi les lumières quoiqu’en pensent certains, comme Voltaire.

 

Q : En quelque sorte dans ce plaidoyer en faveur de l’auteur de La nouvelle Héloïse vous revendiquez votre choix d’éditeur ?

 

R : Bien entendu, un éditeur se doit de défendre l’œuvre qu’il a choisie et pour cela de la connaître dans ses moindres détails. Je revendique donc ce choix d’éditeur car Les Confessions est un texte d’une grande qualité littéraire, aussi humaine, mais avant tout littéraire. C’est la première autobiographie dans l’histoire de la littérature, tout de même ! Même si ce n’était pas un texte facile  à vendre car à l’époque la réputation de Rousseau, comme vous-même l’avez déjà fait remarquer précédemment, était très mauvaise, s’il fallait recommencer je le rééditerais sans aucune hésitation. Je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas l’avoir publié de son vivant!

 

Le mot de la fin dans la bouche de M. Launette sonne à de l’amertume. Il s’en va et nous le regrettons déjà.

Nous aurions voulu lui expliquer qu’il a bien fait de publier ce merveilleux texte mais nous savons que cela n’est guère nécessaire, M. Launette sait parfaitement que la postérité lui a donné raison. Nous aurions aimé lui dire encore que le travail de l’éditeur tel qu’il le conçoit n’est plus guère perçu de la sorte aujourd’hui. Beaucoup d’éditeurs ne prennent aucun risque et ne publient plus que ce qui se vend facilement, ils appellent cela les « best-sellers ». Mais peu importe tant qu’il existe encore des éditeurs comme lui, même s’ils sont la perle rare, et qu’ils nous permettent d’aller à la rencontre d’écrivains ou plutôt de textes de l’envergure des Confessions de Jean-Jacques Rousseau.

Entre temps, le premier Festival de théâtre d’adaptation de textes autobiographiques suit son cours sous la glorieuse tutelle de Jean-Jacques Rousseau qui y veille depuis son tombeau, sincère ou pas, maître Rousseau nous aura fait découvrir à travers ses Confessions la grandeur de l’âme humaine et le texte autobiographique dans toute sa splendeur.

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Commentaires (1)

1. Angela 24/10/2006

C'est vrai que JJ est là dans son tombeau au beau milieu de l'étang dans le parc d'Ermenonville! J'en témoigne!
Chapeau pour l'interview de Launette où fiction et réalité se fondent comme dans les meilleures nouvelles!

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